ENTRE LA SCIENCE ET L'IMAGINAIRE: DE LA NAISSANCE DE L'OCEANOGRAPHIE AU LABORATOIRE DE ZOOLOGIE DE MARSEILLE  

(1842-1869) 

 
 
 
 
 

 

Quiconque voit pour la première fois la Station Marine d'Endoume, dressée face à la mer, comprend instinctivement qu'ici, c'est bien la mer le principal sujet d'étude. Complètement intégrée à la ville de Marseille, située dans un de ses plus vieux quartiers, de ses fenêtres le regard s'étend sur la presque totalité du golfe et s'ouvre sur l'Ile du Planier, vers le large. 
 
 
Un laboratoire marin est un lieu d'étude et à ce titre partage beaucoup de ses caractéristiques avec d'autres lieux de recherche dans d'autres disciplines. Mais également, compte tenu de son centre principal d'intérêt, ce n'est pas un laboratoire comme un autre. Le choix de son implantation n'est pas indifférent, contrairement à celui d'un laboratoire de chimie, de physique ou de sciences naturelles. 

Car c'est aussi un observatoire et sa structure, sa localisation, voire même son architecture, participent, en eux-mêmes, des outils scientifiques. A ce titre, l'histoire de la Station Marine d'Endoume, comme représentation locale de l'histoire de l'Océanographie, permet de suivre l'évolution de cette science sur un laps de temps déterminé . En effet, son temps de vie se confond presque avec celui de la discipline qu'il illustre. 
 
 

 
La préoccupation des hommes pour le monde marin, en même temps familier, et si mal connu, n'a pas surgi brusquement du néant, mais s'avère le fruit d'observations lentes, et souvent disparates. Ce qui caractérise le XIX° siècle, moment de l'explosion scientifique par excellence, c'est que l'on assiste à une systématisation des recherches et des découvertes en Océanographie. Cette tendance visible dans la première moitié du siècle, se confirme, pour s'affirmer au cours de la seconde.

 
 

 
Jusqu'à la seconde moitié du XIX° siècle, on n'a réellement presque rien su des profondeurs marines, et on ne connaissait presque rien sur les animaux marins. Les seules espèces que l'on étudiait biologiquement se limitaient généralement à celles ramenées dans les filets des pêcheurs, ou récoltées sur les côtes après les marées.

 
 

Les zoologistes cependant vont peu à peu entreprendre l'inventaire de la faune marine, celle-ci les ayant frappés par sa diversité et son abondance. Peu à peu certains naturalistes, se mirent à observer plus attentivement la vie marine en parcourant les côtes. Les instruments d'observation étaient souvent plus que rudimentaires, l'Histologie ou l'Embryologie par exemple étaient loin d'être des disciplines communes, sans parler de la quasi-inexistence de moyens d'analyse, ou tout simplement de techniques de conservation à peu près fiables.

Au cours de cette période, la biologie marine, et plus généralement les sciences de la mer, s'émancipent. Dans la seconde moitié du siècle l'Océanographie connaît un essor sans précédent, et ses progrès spectaculaires vont permettre d'améliorer de manière conséquente la connaissance du milieu marin.

 

Avec l'évolution de la recherche sur les milieux marins, qui se diversifie, l'idée a mûri dans la tête de quelques-uns qu'il devenait indispensable de créer sur les côtes de France, des laboratoires fixes, bien équipés. Cela dans le but de faciliter les conditions d'étude des naturalistes, notamment par le proche accès à la mer, du matériel sur place, et des bateaux attachés à ces établissements et utilisés pour les récoltes. Sans compter la présence d'un personnel qualifié, dans le but de seconder efficacement les recherches des scientifiques.

 

 
C'est dans ce contexte qu'en novembre 1862, Antoine-Fortuné Marion, entre à la Faculté des Sciences de Marseille en qualité de préparateur d'Histoire naturelle. A.F. Marion est, à ce moment-là, recommandé par son ami le Marquis Gaston de Saporta, à Henri Coquand et Alphonse Derbès, tous deux professeurs d'Histoire Naturelle. La toute jeune Faculté des Sciences de Marseille, construite en 1854, et installée à l'époque dans un immeuble à l'angle des allées de Meilhan, et des allées des Capucines, (aujourd'hui les allées Gambetta) ne compte alors, semble-t-il, que quatre professeurs et quelques élèves. Derbès s'occupant de Zoologie, et de Botanique travaille sur le développement des oursins, ainsi que sur la reproduction des algues et leur structure, alors que Coquand assure des cours en Géologie.  
 
 

 



 

 
LE PREMIER LABORATOIRE DE ZOOLOGIE MARINE DE MARSEILLE  

(1869-1889) 

  En 1869, Victor Duruy, ministre de l'Instruction Publique, décide d'annexer aux Facultés de Paris, et à certaines Facultés de Province, des laboratoires de recherche rattachés à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes (E.P.H.E.). Cette institution toute récente a été créée par un décret en juillet 1868, et sa structure comprend à l'origine quatre sections: Mathématique, Physique et Chimie, Histoire Naturelle et Physiologie, Sciences Historique et Philologique.

 
 

Ainsi dans le cadre, de l'E.P.H.E., deux laboratoires ont été créés à Marseille, l'un de Zoologie attribué au professeur Lespès, tandis que l'autre, de Chimie, dépendait du professeur Favre. Le laboratoire de Zoologie occupait alors deux pièces au sein de la Faculté des Sciences de Marseille, et dès le début, des recherches sur la Zoologie marine y sont entreprises.

La Ville de Marseille participe elle aussi aux frais de l'installation. Deux aquariums sont installés dans les caves de la Faculté à l'usage du nouveau laboratoire, ce qui permet à ses membres d'entreprendre dès le début l'étude et l'observation de certaines espèces du golfe de Marseille.

Le professeur Charles Lespès, qui est plus zoologiste que Coquand, spécialiste, lui, en Géologie, le remplace auprès de A.F. Marion. Ce dernier, sous la houlette du nouveau maître, oriente ses recherches vers la Zoologie. Ainsi prépare-t-il deux thèses, l'une en Géologie, sur Les formations quaternaires des Bouches-du-Rhône, l'autre en Zoologie, sur Les Nématoïdes errants du golfe de Marseille.

Mais pressé sans doute par la menace d'une guerre imminente entre la France et l'Allemagne, il décida de rapidement passer son doctorat, en présentant sa thèse de Zoologie à Paris en juillet 1870, la seule qu'il avait achevée, juste avant que n'éclate la guerre.

 
 

Dès le mois d'avril 1872, sous la conduite du professeur Lespès, il donne des cours gratuits, à la Faculté des Sciences de Marseille. Après la mort de ce dernier en novembre 1872, le conseil de la Faculté le désigne pour assumer la direction du laboratoire de Zoologie, et le ministre de l'Instruction Publique, propose qu'il soit chargé de l'enseignement d'un cours complémentaire en Zoologie.

Marion, après les Nématoïdes, s'est penché sur l'étude des Némertes, Il a observé, et mis en lumière qu'une catégorie particulière de ces organismes était hermaphrodite. Il a aussi étudié les Annélides du golfe de Marseille. et a observé de manière expérimentale la reproduction hybride chez les Echinodermes.
 
Bien que spécialisé, en Zoologie marine, Marion continue à s'intéresser à la Géologie ainsi qu'à la Botanique. Esprit ouvert il baigne déjà dans une certaine conception de la pluridisciplinarité, celle qui va faire la force de l'Océanographie moderne.

Le contexte scientifique national et international de la création du laboratoire de zoologie marine de Marseille

Cette expérience marseillaise, n'est pas isolée, loin de là; elle s'inscrit même dans un contexte scientifique plus large, au sein duquel la Zoologie marine trouve progressivement sa place. En France, sous le Second Empire la Station marine de Concarneau avait vu le jour. Mais cette politique est plus générale, tant sur le plan national qu'international. Cette nouvelle science va faire appel à des stations permanentes à terre, comme Roscoff, ou Banyuls.
 
 

C'est dans ce contexte de bouillonnement intellectuel que, sous l'influence d'A.F. Marion, commence à se former une "école" scientifique en Zoologie marine dans la métropole marseillaise, et peu à peu, les zoologistes français et étrangers commencent à se retrouver dans les locaux des allées de Meilhan.

C'est là notamment que vinrent l'embryologiste Kowalewski de l'Université d'Odessa, avec qui Marion publie de nombreux travaux, dans les Annales du Muséum d'Histoire Naturelle de Marseille (en 1883, Histoire embryogénique des alcyonaire et, en 1887, Contributions à l'histoire des solénogastres, ou aplacophores), mais aussi les professeurs Krukenberg et Linarès de l'Université de Valladolid, ou Bobretzky de Kiev. C'est avec ce dernier, que A.F. Marion va réaliser en 1874 un mémoire sur les Annélides du golfe de Marseille.

Le laboratoire accueillit aussi un effectif croissant d'élèves candidats aux examens de licence et de doctorat. Citons parmi eux, Jourdan, Roule, Vayssière, ou Gourret, qui tous ou presque vont être amenés à jouer un rôle dans l'histoire de cet Etablissement,mais également dans l'histoire de la communauté scientifique de la ville, comme cela va être le cas pour Albert Vayssière. En novembre 1873, ce jeune élève de Marion va entrer comme préparateur au laboratoire de Zoologie. A. Vayssière publie ses premières observations sur les animaux marins en 1874. En 1876, il passe sa licence et devient préparateur en Zoologie. Il deviendra directeur du Laboratoire Marion en 1921. Le cercle sera ainsi bouclé: "l'école" de Marion était pérennisée puisqu'un de ses élèves assurera les mêmes fonctions que le maître.

On peut dire que de cette époque du Laboratoire de Zoologie des Allées Meilhan date la volonté de former non seulement des scientifiques, qui vont essaimer un peu partout, mais aussi les futurs hommes de sciences locaux, qui vont assurer la relève. C'est en cela que l'on peut déjà parler d'une école marseillaise spécifique.

Le 22 janvier 1876, lors de la création d'une chaire de Zoologie à la Faculté des Sciences de Marseille, A.F. Marion fut naturellement le premier à l'occuper.

 

La zone continentale regroupe une diversité faunistique peu commune, notamment au large du golfe de Marseille, là où A.F. Marion a effectué des prélèvements. Dès 1876, il poussa progressivement la profondeur de ses dragages, à l'aide d'un petit remorqueur, LE PROGRES, pour arriver à récolter des spécimens par plus de 300 mètres de fond.

Il s'illustre par ses travaux scientifiques dans trois domaines essentiellement : la zoologie, la paléontologie végétale, et la zoologie appliquée à l'agriculture et à l'industrie des pêches.

 

Au cours du mois de juin 1880, Jules Ferry, ministre de l'Instruction Publique, désigne le professeur Marion, comme membre de la Commission d'exploration des grandes profondeurs de la mer. A ce titre il participe aux campagnes de dragages, du TRAVAILLEUR, un navire à vapeur, armé par le gouvernement français, dans le golfe de Gascogne en juillet 1880, puis en Méditerranée, l'année suivante ces campagnes sont dirigées par le professeur A. Milne-Edwards.

Les résultats de ces campagnes, vont permettre au professeur Marion de publier un nouveau mémoire : Considérations sur les faunes profondes de la Méditerranée d'après les dragages opérés au large des côtes méridionales de France.

 
 

En 1880, Antoine-Fortuné Marion est aussi choisi pour diriger le Muséum d'Histoire Naturelle de Marseille. Progressivement, il va réorganiser l'Etablissement. Trois ans après sa nomination il crée les Annales du Muséum d'Histoire Naturelle de Marseille financées par la Ville. Cette publication va accueillir, dans la section Zoologie, l'essentiel des travaux effectués au laboratoire de Zoologie marine de Marseille, par Marion et ses collaborateurs.

 

En 1882 et 1883, A.F. Marion fait construire à La Ciotat un bateau à voile latine, le MAGALIA, pour les recherches du laboratoire, et charge un patron-pêcheur du nom d'Armand Joseph de s'en occuper. A.F. Marion va ainsi effectuer des dragages dans le golfe de Marseille, avec l'aide d'A. Joseph, et de la nouvelle embarcation. Cette série de dragages va contribuer à enrichir son travail, et lui permettre de sortir son Esquisse d'une topographie zoologique du golfe de Marseille en 1883, ce mémoire aborde des problèmes liés à la géologie ou au benthos,

 

Des scientifiques étrangers, russes, anglais, italiens, ou espagnols, fréquentent ce laboratoire pourtant modeste, et y trouvent largement matière à alimenter leurs études, cela notamment à cause de la diversité que renferme le golfe de Marseille. La publication de leurs travaux effectués au laboratoire, dans les Annales du Muséum d'Histoire Naturelle de Marseille, et dans d'autres recueils scientifiques, contribura à faire connaître celui-ci.

 
 
A cette époque, un ancien élève de Marion du nom de Paul Gourret, est nommé préparateur à la Faculté des Sciences de Marseille, auprès de son ancien professeur pour le seconder dans les travaux du laboratoire de zoologie marine. En 1884, Paul Gourret passe sa thèse de doctorat ès-sciences, sur la faune pélagique du golfe de Marseille, et dès ce moment, il va développer une activité scientifique importante si l'on en juge par le nombre de ses publications, notamment dans les Annales du Muséum d'Histoire Naturelle de Marseille. 
 
 

 
 

Dans le cadre du travail au sein du laboratoire, le professeur Marion et ses élèves commencent aussi à se pencher sur le problème de la pêche. En effet les pêcheurs se plaignent de plus en plus souvent de l'utilisation abusive des filets traînants, ce qui entraîne selon eux un appauvrissement faunistique croissant, en provoquant des dommages importants notamment sur le frai des poissons. Mais en observant le comportement des oeufs de poissons, les zoologistes marseillais se sont aperçus que beaucoup d'entre eux ne restent pas au fond, et remontent en surface. De ce fait, un certain nombre échappaient aux filets traînants, et par là même, la destruction du frai par ce biais s'avérait moins importante qu'on ne l'imaginait.

Mais le fait est que ces filets ont tout de même une influence sur les fonds marins, et il semble que les zoologistes marseillais se soient préoccupés de ce problème.

Pour remédier à ce dépeuplement, A.-F. Marion et P. Gourret envisagent l'implantation de cantonnements où la pêche serait interdite, ou du moins fortement limitée, et où l'on pourrait envisager l'élevage de certaines espèces. Cette idée est notamment appuyée, à l'époque par les départements de la Marine, et de l'Agriculture qui sont prêts à subventionner la future station d'Endoume.