|
La production des Trichodesmium : rôle
trophique ?
Toutes les observations réalisées à ce jour en
milieu naturel s’accordent à montrer qu’en dépit de la température
élevée, la croissance des Trichodesmium serait plutôt
lente (temps de division de plusieurs jours). Curieusement, une
part importante, près de 50 % selon Glibert et Bronk
(1994), de
la matière récemment fixée par photosynthèse peut être excrétée
directement sous forme dissoute, de sorte qu’une foule de
microorganismes vivent associés aux colonies de Trichodesmium
(Capone et al., 1994). Lors d’un « bloom » à la
station ALOHA, Karl et al.(1992) observent que la concentration de
NH4 dans l’eau passe en quelques jours de moins de 50
nM à près de 1,4 µM. De même, l’azote organique dissous
augmente de 4 à 13 µM.
Autrement dit, la fixation de N2 par les Trichodesmium
a permis d’injecter rapidement dans le système une quantité
considérable d’azote sous une forme chimique potentiellement
exploitable par le phytoplancton et les bactéries hétérotrophes;
d’où un bénéfice important pour l’ensemble du réseau
trophique.
Il semble que la plupart des organismes
zooplanctoniques sont susceptibles de consommer directement les Trichodesmium
(Sellner, 1997). Cependant les expériences de
O'Neil et Roman
(1994) montrent que seuls les copépodes harpacticoïdes des
genres Macrosetella, Oculosetella et Miracia sont en
mesure de les ingérer en raison de leur résistance à la toxicité
de Trichodesmium (expériences de Hawser et al.,
1992).
Enfin, une part des cellules sénescentes sédimente
et participe à ce que l’on appelle la "pompe
biologique", processus qui permet d'extraire du matériel de
la couche euphotique et de l’exporter vers les couches profondes
(Karl et al., 1997).
La production des Synechococcus : rôle
trophique ?
Au cours d’une étude de 15 jours dans le lagon de
Tikehau, Gonzalez et al. (1998) ont montré que les principaux
consommateurs des cyanobactéries Synechococcus sont les
nanoflagellés hétérotrophes. Ils consommeraient 12 % des
cellules de Synechococcus produites chaque jour. Les ciliés
n'en consommeraient que 0,3 %. Des taux de croissance nets très
élevés de 3 j-1 ont été observés durant cette période
pendant des cycles nuit/jour. Furnas et Crosbie (1999) pensent que
les Synechococcus auraient un taux de croissance maximum in
situ de 2,1 j-1 (soit 3 doublements par jour). Des
taux de croissance très rapides pourraient expliquer en partie le
succès des Synechococcus dans les lagons face aux Prochlorococcus
qui n’ont que rarement été observés se diviser plus d’une
fois par jour en milieu naturel (Vaulot et al.,1995 ;
Blanchot et al.,1997 ; André et al.,1999 ;
Navarette et al.,1999).
A Takapoto, les huîtres perlières se sont avérées
incapables de retenir efficacement le picoplancton (Pouvreau,
1999). Que deviennent alors les Synechococcus qui ne sont
pas consommées par les flagellés ? Sont-elles l’objet
d’attaques virales (Fuhrman, 1999) ?
Les Trichodesmium : Quelle toxicité ?
Récemment,
Hahn et Capra (1992) ont extrait une
substance létale pour des souris à partir de prélèvements de Trichodesmium
erythraea effectués lors d’un « bloom » le
long de la côte australienne. Selon ces auteurs, la toxine
extraite ne semble pas différente de la fameuse ciguatoxine à
l’origine de la « ciguatera », maladie souvent grave
qui frappe chaque année près de 50 000 personnes à travers le
monde à la suite de consommation de certains poissons récifaux
porteurs de ciguatoxine. De leur étude, Hahn et Capra (1992)
concluent qu’en milieu côtier, Trichodesmium erythraea
(mais ne serait-ce pas plutôt T. thiebautii, plus connue
pour être toxique ?) pourrait jouer un rôle très voisin de
celui de Gambierdiscus toxicus, la principale espèce de
dinoflagellé benthique connue pour synthétiser la toxine de la
ciguatera. Or, cette
espèce de Trichodesmium forme des efflorescences très
importantes et qui peuvent se maintenir pendant des semaines non
seulement dans le lagon australien (Jones et al., 1982 ;
Hahn
et Capra, 1992) mais aussi dans l’archipel des Tonga (Bowman et
Lancaster, 1965). On ignore actuellement si c’est cette espèce
qui envahit périodiquement le lagon calédonien où des eaux décolorées
ont été observées à maintes reprises (observations non publiées).
En milieu côtier, les proliférations de Trichodesmium
sont importantes car elles peuvent provoquer des processus
d’eutrophisation à l’origine de graves mortalités dans les récifs
de corail (Endean, 1976) par réduction de la pénétration de la
lumière dans l’eau, étouffement par sédimentation excessive
de matière organique et anoxie (Bell, 1992). En outre,
Jones
(1992) montre que les Trichodesmium de la Grande Barrière
australienne modifient la composition chimique des eaux et la
quantité de matière en suspension, tandis que Preston et al.
(1998) démontrent que les efflorescences de Trichodesmium
qui sont fréquentes dans le Golfe de Carpentaria (nord de l’Australie)
affectent le développement et même la survie des larves de
crevettes pénéides. Sans avoir fait l’objet de publication,
des efflorescences de Trichodesmium ont également été
observées il y a quelques années dans les bassins d’élevage
de crevettes pénéides en Nouvelle-Calédonie, engendrant
directement ou via des bactéries pathogènes, des mortalités
massives de crevettes qui ont porté un grave préjudice aux éleveurs
cette année là.
|