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La fixation biologique du diazote (N2), ou
diazotrophie, est un processus métabolique exclusivement réalisé
par les organismes procaryotes. Elle est responsable de la
conversion du diazote - très abondant dans la nature mais
relativement inerte - en substrats biologiquement utilisables.
C’est le mécanisme principal permettant l’introduction
d’azote dans la biosphère. A l’échelle du globe, la question
de l’équilibre des flux d’azote est loin d’être tranchée
(Sarmiento et Gruber, pers. comm.). En effet, deux thèses
s’opposent actuellement : soit l’océan serait en déséquilibre
en terme d’azote et perdrait son nitrate sous forme fixée, ce
que semblent indiquer les mesures globales de la dénitrification
(Codispoti, 1995). D’après Falkowski
(1997), la faible fixation
de N2 actuelle s’expliquerait par un apport
insuffisant de fer éolien, tandis qu’à l’inverse, en période
glaciaire, une forte fixation de N2 liée à
l’abondance de fer aurait contribué à un fort piégeage de
carbone et à un faible taux de CO2 atmosphérique.
Pour Gruber et Sarmiento (1997) au contraire, l’océan serait en
équilibre grâce à la diazotrophie. En conséquence, les études
sur le rôle quantitatif de la fixation de N2 dans les
budgets nutritifs des grands bassins océaniques sont d’un intérêt
scientifique considérable, ce qui explique les nombreuses
recherches qui lui sont consacrées aujourd’hui (Capone et al.,
1997). Ainsi, le programme international JGOFS affiche maintenant
la fixation azotée des cyanobactéries parmi ses objectifs
scientifiques majeurs (Murray, 1999 ; voir aussi les
conclusions du congrès PIGB au Japon en mai 1999).
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Quels organismes fixateurs d’azote ?
En milieu pélagique marin, seules certaines espèces
phytoplanctoniques appartenant au groupe phylogénique des
cyanobactéries ont la capacité d’utiliser le N2
pour satisfaire leurs besoins métaboliques. Les cyanobactéries
les plus abondantes dans la ceinture tropicale océanique
appartiennent à quatre genres principaux. Les Prochlorococcus
sont les bactéries oxygéniques phototrophes les plus petites et
les plus nombreuses (Chisholm et al., 1988) ; les Synechococcus
sont un peu plus grosses mais beaucoup moins abondantes (Johnson
et Sieburth, 1979 ; Waterbury et al.,
1979). Les Richelia
vivent en symbiose dans diverses espèces de diatomées du genre Rhizosolenia ;
elles possèdent des cellules spécialisées qui fixent l’azote
appelées hétérocystes, et s’associent en colonies
filamenteuses appelées trichomes (Villareal,
1992). Enfin, les Trichodesmium
forment aussi des trichomes qui s’associent en touffes ou en
faisceaux pouvant atteindre plusieurs millimètres. On sait depuis
longtemps que les Trichodesmium, bien que dépourvues d’hétérocystes,
ont la capacité de fixer l’azote grâce à l’activité de la
nitrogénase. En revanche, les expériences visant à démontrer
cette capacité chez les Synechococcus
en milieu naturel n’ont pas été jusqu’à présent véritablement
concluantes, même si les analyses les plus récentes par
amplification génique n’en excluent pas la possibilité (Zehr
et al.,1998).
La diazotrophie des Trichodesmium :
importance biogéochimique
Alors que l’azote est considéré comme le principal
élément limitant de la production dans la plupart des régions
océaniques, la diazotrophie, qui exploite le N2
toujours pléthorique dans la couche de surface, lève en principe
toute limitation par cet élément. Mais dès les premières
observations, on s’est aperçu que cette voie métabolique était
relativement peu exploitée dans la nature. Certes, la présence
de Trichodesmium fixateurs d’azote dans les systèmes océaniques
stratifiés et pauvres en sels nutritifs a été très souvent
rapportée (Capone et Carpenter, 1982 ;
Carpenter, 1983). En
revanche, l’estimation des taux de fixation de N2 est
longtemps restée entourée d’une grande incertitude, en partie
à cause du sous-échantillonnage des vastes espaces océaniques (Carpenter et Price,
1977). Beaucoup de mesures anciennes ont
montré que les taux de fixation de N2 étaient faibles
par rapport aux besoins totaux d’azote nécessaires à la
production primaire, même dans les eaux épuisées en nitrate (Eppley et Peterson,
1979). En toute logique, la diazotrophie a été
considérée comme une voie métabolique négligeable à l’échelle
des bassins. Malgré la surabondance de N2 dans
l’eau, l’azote est donc admis classiquement comme le principal
facteur limitant de la croissance du phytoplancton et de la
production exportée dans la majeure partie de l’océan. En conséquence,
la plupart des modèles biogéochimiques ne prennent pas en compte
le flux potentiel lié à la fixation de N2 dans l’océan
mondial.
Cependant,
sans remettre en cause la prédominance de la limitation par
l’azote à l’échelle de l’océan mondial, des études
quantitatives récentes ont fourni la preuve que dans de vastes
aires océaniques, la part de la diazotrophie dans les bilans
d’azote avait été très largement sous estimée (Gruber et
Sarmiento, 1997). Il s’avère en fait que le rôle biogéochimique
de la fixation de N2 des Trichodesmium est
considérablement plus important que ce qu’on croyait
auparavant. Ainsi, Karl et al.(1997) ont montré qu’à la
station ALOHA au nord d’Hawaii, la fixation d’azote pouvait
contribuer à satisfaire près de la moitié de l’azote requis
pour soutenir l’exportation de matière organique hors de la
couche de surface. Autrement dit, le processus de fixation
d’azote représenterait une source importante d’azote « nouveau »
(au sens de Dugdale et Goering, 1967) à la station ALOHA mais
probablement aussi dans l’ensemble du Pacifique tropical
oligotrophe, en particulier au cours des évènements El Niño (Karl et al.,
1997). Tout récemment, Capone et al. (soumis)
montrent que 60 % du matériel particulaire accumulé en surface
dans un très vaste « bloom » de Trichodesmium
en Mer d’Arabie, proviennent de la fixation de N2. Il
en est de même dans l’Atlantique tropical nord où Capone et
al. (soumis) montrent que la fixation de N2 constitue
un apport d’azote considérable, bien supérieur aux valeurs généralement
admises pour cette région. Enfin, d’après l’analyse des données
de WOCE, le Pacifique nord et sud serait une zone importante de
diazotrophie (Deutsch et Sarmiento, communication personnelle).
La
diazotrophie, seule source d’azote pour les Trichodesmium ?
Alors que les Trichodesmium semblent pouvoir être
strictement diazotrophes c’est-à-dire capables de satisfaire la
totalité de leurs besoins azotés grâce à la fixation de N2
(Carpenter et al.,1997), nombre de recherches récentes ont montré
qu’en réalité, la diazotrophie ne constituait pas, et de loin,
la seule voie métabolique utilisée par ces organismes dès lors
que d’autres sources d’azote étaient présentes. Il semble même
que la prise de nitrate, de nitrite et surtout d’ammonium puisse
parfois l’emporter sur la diazotrophie (Capone et Carpenter,
1999; Mulholland et al., 1999), sans toutefois que le rapport
d’assimilation C / Ntotal soit significativement différent
du rapport de Redfield (Mulholland et Capone,
1999). Il semblerait
que le rapport entre la diazotrophie et l’assimilation
d’autres composés azotés puisse varier au cours de l’évolution
d’un « bloom ». La fixation de N2 serait
majoritaire au début du « bloom », lors de la phase
de croissance exponentielle. Ensuite, puisqu’une bonne part de
l’azote récemment fixé serait relarguée dans le milieu sous
forme d’azote organique dissous (Glibert et Bronk,
1994), un
recyclage rapide de cet azote pourrait se produire sur place au
sein du réseau trophique pour aboutir à des formes éventuellement
réutilisables par les Trichodesmium eux-mêmes. Au fur et
à mesure du développement du « bloom », la part de
la diazotrophie (= production nouvelle) diminuerait au profit de
la consommation d’azote recyclé (= production de régénération).
La diazotrophie des Synechococcus
:
vrai ou faux ?
Sur une culture synchrone de Synechococcus
soumises à un régime lumineux alterné, Mitsui et al. (1986)
réussissent
à observer successivement une photosynthèse à la lumière et
une fixation azotée des cellules au cours de la phase obscure. Il
semble donc que fixation azotée et photosynthèse se produisent
alternativement au cours du cycle cellulaire (Mitsui et al.,
1987). Malheureusement, de telles observations n’ont pas encore
été réalisées à ce jour en milieu naturel. Cependant, la
grande parenté des picocyanobactéries pélagiques entre elles (Moore et al.,
1998) suggère fortement que si la fixation de N2
est démontrée chez une espèce ou une sous-espèce, il est fort
possible que les autres groupes en aient aussi la capacité,
hypothèse en accord avec les résultats de l’analyse par
amplification des gènes qui codent la synthèse de la nitrogénase
(Zehr et al., 1998).
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