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Les
Trichodesmium : où sont-ils ?
En régime stratifié, une relation forte existe entre
la distribution verticale du phytoplancton et celle des sels
nutritifs (Herbland et Voituriez, 1979 ;
Cullen et Eppley, 1981). Le maximum profond de chlorophylle est étroitement associé
au sommet de la nitracline, dans l’Atlantique comme dans le
Pacifique. Dans le plan vertical, à cette répartition typique de
la biomasse correspond une variation de la structure de taille du
phytoplancton (Le Bouteiller et al., 1992). Le microscope à épifluorescence
(Johnson et Sieburth, 1979 ; Le Bouteiller et Blanchot, 1991 ;
Blanchot et al., 1992) puis le cytomètre en flux (Olson et
al.,1985 ; Campbell et Vaulot, 1993 ;
Partensky et al.,1996) ont permis de décrire les grands groupes taxonomiques
présents en milieu tropical. Schématiquement, plus les eaux sont
pauvres en sels nutritifs, plus les cellules sont petites (Herbland et al.,
1985) et plus forte est la dominance des
picocyanobactéries, c’est-à-dire les Synechococcus et
surtout les Prochlorococcus (Blanchot et Rodier,
1996).
Mais, comme l’ont rapporté
Le Bouteiller et al.
(1992) dans le Pacifique tropical sud-ouest, cette prédominance
caractéristique de la fraction picophytoplanctonique (<2 µm)
dans les eaux oligotrophes admet une exception remarquable :
les Trichodesmium. Alors que les Prochlorococcus,
les Synechococcus et les picoeucaryotes possèdent des
propriétés de taille, de distribution et de fonction assez
similaires, les Trichodesmium se distinguent nettement et
n’apparaissent en abondance que dans des conditions très
particulières. Non seulement les Trichodesmium, par la
taille de leurs colonies, n’appartiennent pas à la fraction
picophytoplanctonique, mais encore ils sont capables de se développer
et de s’accumuler en grande abondance dans des eaux d’une extrême
pauvreté en sels nutritifs.
Les premières images satellitales révélant des
efflorescences superficielles à forte structure horizontale et réflectance
particulière dans la région du Pacifique tropical sud-ouest sont
celles fournies par le capteur CZCS en décembre 1979, janvier
1982 et mars 1984 (Dupouy et al., 1988 ;
Dupouy, 1992). Des
eaux colorées que l’on a pu attribuer à la présence de Trichodesmium
s’étendent de manière quasi systématique chaque année sur
des superficies qui peuvent atteindre près de 90 000 km2
entre la Nouvelle Calédonie, les archipels du Vanuatu, de Fidji
et de Tonga. Ces formations peuvent se maintenir plusieurs
semaines consécutives. Au cours de prospections thonières par
avion, de vastes traînées rouges ou jaunes ont souvent été
observées au nord de la Nouvelle Calédonie entre septembre et
mars (Petit et Hazane, 1982 ; Petit et Gohin,
1983). Lors des
programmes PROPPAC et SURTROPAC, 6 des 14 dernières radiales le
long du méridien 165°E ont montré, à partir d’analyses de
chlorophylle a, la présence de Trichodesmium entre
8°S et 16°S. Récemment, le satellite SeaWiFS a livré de
superbes images comme celles de mars 1998 qui confirment que
l’océan Pacifique tropical sud-ouest est la région du
Pacifique où le plus d’efflorescences de Trichodesmium
sont présentes, et ce pendant des périodes de 4 à 6 mois. Les
concentrations maximales sont observées entre 15°S et 25°S et
entre 160°E et 180°E (Dupouy et al., 2000). C’est pourquoi
cette région a été choisie comme chantier d’étude des Trichodesmium
pour les deux campagnes américaines TRICHONESIA (programme
SIMBIOS de la NASA) programmées en avril 1998 et octobre 1999.
Tout comme le lagon de la Grande Barrière d’Australie
(Revelante et Gilmartin, 1982 ; Bell, 1992 ;
Furnas, 1992) et parce qu’il est écologiquement et géographiquement très
proche, le lagon de Nouvelle-Calédonie, en particulier dans sa
partie orientale, est connu pour être périodiquement envahi par
les Trichodesmium (Dupouy, 1992).
Des « blooms » en plein désert océanique :
quel est le secret ?
Si les Trichodesmium sont ubiquistes et se
rencontrent dans presque toutes les eaux tropicales ou
subtropicales, certaines régions sont à l’évidence beaucoup
plus favorables que d’autres à l’apparition de « blooms »
ou en tout cas d’accumulations massives de cellules en surface,
en quantité telle qu’elles en deviennent visibles à l’œil
nu.
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Parmi les conditions nécessaires à la formation de telles
efflorescences au large, trois sont bien connues (Sellner,
1997) :
F
Des eaux chaudes (21°C semble un minimum)
F
Des eaux très pauvres en sels nutritifs (typiquement
NO3 <0,1 µM) ;
F
Une mer calme, un vent faible ou nul pendant quelques
jours.
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Au large, la présence d’une stratification
verticale est donc requise, avec une thermocline qui limite les échanges
entre les eaux de surface oligotrophes et les eaux profondes
riches en sels nutritifs. Le vent faible favorise le maintien en
surface de cellules dont la flottabilité est rendue positive grâce
à la formation de vacuoles gazeuses (Sellner,
1997). Les
mouvements de convergence qui affectent la couche de mélange (les
cellules de Langmuir) expliquent la formation de longues bandes
colorées qui s’étendent à la surface de la mer, très
spectaculaires vues d’avion ou du pont d’un navire. On connaît
mal la relation entre ces accumulations visibles en surface et le
pic d’abondance des colonies généralement observé entre 5 et
10 mètres.
Mais si elles sont nécessaires, ces trois conditions
ne sont manifestement pas suffisantes pour permettre une
croissance optimale des Trichodesmium. Des eaux chaudes et
oligotrophes et plusieurs jours de temps calme sont des conditions
très fréquentes tant dans l’Atlantique que dans le Pacifique
sans que pour autant des traînées rouges ou des eaux décolorées
apparaissent en surface.
Les deux points fixes de la campagne EQUALIS en sont
un bon exemple : 11 jours et 10 jours de calme plat en plein
cœur de la très oligotrophe « warm pool » sans que
jamais le moindre pic de chlorophylle apparaisse en surface ou en
subsurface (Radenac et al.1993).
D’autres facteurs favorables dans le milieu sont
donc indispensables aux Trichodesmium.
Avec toute la prudence qui s’impose en matière d’écologie
des systèmes oligotrophes où typiquement la plupart des sels
nutritifs sont présents à des concentrations extrêmement
faibles, souvent en dessous des limites de sensibilité des méthodes
analytiques les plus pointues, on peut tout de même chercher dans
la littérature quelques pistes à explorer pour essayer de
comprendre comment des organismes aussi particuliers que les Trichodesmium
parviennent à se développer dans des conditions a priori
aussi défavorables.
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Le manque de phosphore et le manque de fer sont
suspectés de limiter la croissance des cyanobactéries
diazotrophes.
F
Le
phosphore : En mer des Antilles, Carpenter et Price
(1977) estiment que ce sont les apports de P en provenance de la côte
qui permettraient d’expliquer la présence en abondance de Trichodesmium.
Dans le Pacifique Nord (Hawaii Ocean Times-Series), Karl et al.
(1992) montrent comment des apports sélectifs de P sont nécessaires
pour permettre la formation d’efflorescences de Trichodesmium.
Bien que les observations de terrain ne permettent de déceler
aucun enrichissement significatif en phosphate pendant les années
El Niño 1991-92 alors que s’accumulent en quantité les Trichodesmium
en surface, ces auteurs tirent de l’ensemble de leurs
observations la conviction que c’est bien le phosphore qui contrôle
la production et l’exportation de matière à la station ALOHA (Karl et al.,
1997). Un des arguments en faveur de cette
conclusion repose sur le rapport de constitution N/P des Trichodesmium
dont la valeur mesurée (125/1) s’avère très supérieure au
rapport de Redfield (16/1). Pour expliquer comment ces organismes
s’y prennent pour satisfaire leurs besoins en phosphore, Karl et
al. (1992) émettent l’hypothèse selon laquelle les Trichodesmium
exploiteraient leur flottabilité variable pour effectuer des
migrations verticales et descendre au sommet de la nutricline afin
d’y puiser le P absent dans la couche de surface.
F
Le
fer : Rueter et al. (1992) montrent que des Trichodesmium
sont nettement plus exigeants en fer (environ 10 fois plus) que
les autres espèces constitutives du picophytoplancton des eaux
tropicales oligotrophes. Le fer est en effet un constituant
critique de la nitrogénase qui est l’enzyme médiatrice de la
fixation du N2. Les Trichodesmium peuvent
utiliser le fer dissous mais possèdent aussi un mécanisme unique
qui leur permettrait d’exploiter le fer contenu dans les poussières
apportées par l’atmosphère (Rueter et
al.,1992). Or les
apports éoliens sont souvent considérés comme la principale
source de fer dans les océans oligotrophes (Duce et Tindale,
1991). Paerl et al. (1994) montrent, par des biotests pratiqués
sur des échantillons de Trichodesmium prélevés dans l’Atlantique
tropical, que le fer est un élément limitant non seulement de la
fixation de N2 mais aussi de la fixation de C, alors
que dans les mêmes conditions, ni le molybdène ni le phosphore
n’ont le moindre effet. En revanche, Karl et al. (1997) ont
analysé le fer dissous présent dans le Pacifique au nord d’Hawaii
et concluent que les concentrations mesurées (0,2 à 1,0 nM) ne
semblent pas limitantes pour que se développent les Trichodesmium
de manière optimale.
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Il est clair que les causes réelles de la formation
des efflorescences de Trichodesmium sont aujourd’hui
encore quasi inconnues (Sellner, 1997). Lors de la réunion de
l’ASLO de février 1999, Sallie Chisholm dans sa conférence
d’introduction tout comme David Karl dans son exposé ont tous
deux beaucoup insisté sur le rôle du P comme élément de contrôle
du développement des Trichodesmium dans le Pacifique Nord.
De son côté, Kustka a présenté ses observations réalisées
dans l’archipel mélanésien lors de la campagne TRICHONESIA en
avril 1998. Pour l’instant, aucune donnée ne permet de conclure
que le fer exerce un contrôle sévère sur la croissance des
cyanobactéries diazotrophes dans les eaux oligotrophes du
Pacifique tropical sud-ouest. Le long de la Grande Barrière d’Australie,
Bell (1992) décrit d’importantes proliférations de Trichodesmium
qui se produisent périodiquement dans le lagon. Sans le démontrer
vraiment, il suggère que ces « blooms » sont liés au
phosphore et peut-être aussi aux éléments trace tels que le fer
et le molybdène qui sont injectés par les rivières se déversant
dans le lagon.
On peut préciser ces questions de la manière
suivante : Dans quelles circonstances y a-t-il efflorescence
véritable (au cours de laquelle la croissance est exponentielle
car les conditions sont optimales), et au contraire quand y a-t-il
seulement accumulation de cellules, grâce à un ensemble de
processus appropriés (flottabilité, vents et courants) ?
En cas d’efflorescence, le phosphore est évidemment
le premier facteur suspecté. La question qui se pose est celle de
savoir comment des apports de P peuvent avoir lieu indépendamment
de l’azote. Car cette indépendance est nécessaire, sans
laquelle c’est tout le phytoplancton habituel des eaux
tropicales qui se développerait, et non pas spécifiquement les Trichodesmium.
Le fer lui aussi est susceptible de jouer un rôle déterminant.
S’il est facteur limitant, la question est alors de comprendre
comment des apports de fer peuvent avoir lieu dans certaines régions
plus que dans d’autres. Aux abords de la Nouvelle-Calédonie et
dans les eaux du lagon, si les pluies et les eaux de ruissellement
sont une source potentielle de sels nutritifs et d’oligoéléments,
tels que le fer, favorables au développement des Trichodesmium,
à l’image de ce qui a été observé dans le lagon de la Grande
Barrière australienne (Revelante et Gilmartin,
1982), les
variations saisonnières et inter annuelles des précipitations
ont-elles un impact à l’échelle régionale sur les
efflorescences de ces organismes ?
Pour aborder ces questions, il conviendra d’examiner
quelles adaptations physiologiques, morphologiques et
comportementales contribuent au succès écologique des Trichodesmium
dans l’environnement marin oligotrophe, et bien sûr quelles
sont les espèces présentes.
Rhizosolenia
et Richelia : la force de la symbiose
Un autre groupe d’organismes, non moins curieux que
les Trichodesmium, est capables de former des
efflorescences dans les eaux tropicales et sub-tropicales
oligotrophes. Il s’agit des Rhizosolenia, diatomées qui
contiennent très souvent en symbiose des cyanobactéries du genre
Richelia. Venrick (1974) rapporte en avoir observé en
relative abondance dans la vaste région oligotrophe du Pacifique
Central Nord. Après 6 années d’observations mensuelles dans et
au large du Golfe de Carpentaria (Nord de l’Australie), Burford
et al.(1995) déterminent que parmi les 70 genres récoltés sur
filet de maille 35 µm, les Rhizosolenia sont les plus fréquentes,
suivies en 4e position par les Trichodesmium, et
en 10e position par les Hemiaulus, autre genre
de diatomée contenant en symbiose des Richelia. Or, les Richelia
sont connues pour leur capacité à fixer l’azote (Mague et
al.1977 ; Villareal, 1992). Il conviendra donc comme le suggèrent
fortement les travaux de Burford et al. (1995) de rechercher
la présence des Rhizosolenia et des Hemiaulus
dans les sites étudiés.
Abondance
des Synechococcus dans les lagons :
Pourquoi ?
Au cours des opérations des programmes de l'IRD CYEL
et TYPATOL, la composition picoplanctonique a été étudiée dans
12 atolls des Tuamotu. 9 de ces 12 atolls ont montré une prédominance
nette de la chlorophylle picoplanctonique (< 1 µm). A partir
de l’estimation de la taille et du contenu en carbone des
cellules, on constate que bien souvent (dans près d’un atoll
sur deux), c’est la biomasse des Synechococcus qui prédomine,
en particulier dans les atolls les plus grands (Takapoto et
Tikehau). Dans ces atolls, l’abondance des Synechococcus
varie de 0,4.105 à 3,7.105 cellules par
millilitre (Charpy
et Blanchot, 1996, 1998). A l'inverse, dans les eaux du large les Prochlorococcus
prédominent très nettement (Blanchot et Rodier, 1996).
En revanche, la biomasse picoplanctonique est faible
dans les eaux du récif de l’Astrolabe (îles Fidji) où la
fraction < 1 µm ne représente que 30 % de la chlorophylle
totale (Charpy et Blanchot, 1999). Dans le lagon d’Ouvéa (îles
Loyauté) très ouvert, la biomasse picoplanctonique (< 1 µm)
est assez variable et représente 20 à 50 % de la chlorophylle
totale (Le Borgne et al., 1997) sans que l’on puisse affirmer
que tel ou tel groupe taxonomique joue un rôle déterminant. Les
observations dans le lagon de la Grande Barrière d’Australie
entre 17 et 20°S se rapprochent de celles des atolls polynésiens.
En effet, les Synechococcus présents dans ce lagon varient
de quelques centaines à près de 5.105 cells.ml-1.
En moyenne, ces organismes l’emportent nettement sur les Prochlorococcus
en termes d’abondance (20 fois plus) et de biomasse (Crosbie et
Furnas, 1999). Il est probable que le lagon calédonien contient
lui aussi des Synechococcus en très grande abondance
compte tenu de la similitude de ces écosystèmes situés à une même
latitude.
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