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Ecosystèmes littoraux perturbés en milieu insulaire tropical : solution pour une gestion durable (expertise collégiale), mars 2001

Loïc Charpy

Mots clef : Récifs, mangroves, dégradation, valeur socio-économique, pollution, érosion, restauration

 

Qu'est-ce que l'expertise collégiale?

Confrontés à des problèmes croissants dans les domaines de l’environnement et du développement ou à des crises subites, les décideurs ont besoin de l’appui des scientifiques mais ne peuvent attendre les 2 à 5 ans que nécessite toute recherche de fond. Pour leur répondre, l’IRD a mis en place l’expertise collégiale. Celle-ci mobilise pendant 3 à 6 mois un groupe d’experts internationalement reconnus, qu’ils soient ou non de l’IRD, pour synthétiser en une trentaine de pages, complétées d’annexes détaillées, l’ensemble des connaissances mondiales sur un sujet donné. Ce groupe d’expert répondra aux questions précises posées par les décideurs.

 

L’expertise collégiale est donc une mobilisation rapide des connaissances pour aider les décideurs.

 

Pourquoi une expertise collégiale sur les littoraux insulaires perturbés?

Les récifs et les mangroves forment un capital écologique sur lequel repose une large part de l’activité économique des littoraux insulaires et leur développement durable. Face aux multiples dégradations (pollution, sédimentation, surpêche, extraction d’agrégats, érosion,…) qui menacent ce capital, les décideurs sont souvent démunis. Quels sont les effets de ces agressions sur les récifs et les mangroves ? Comment les réduire ? Comment restaurer les écosystèmes dégradés puis les gérer de manière raisonnée ? Telles sont les questions auxquelles l’expertise collégiale se propose de répondre. Elle mobilisera une équipe pluridisciplinaire composée à part égale de spécialistes des sciences biologiques et des sciences humaines.

 

La gestion des littoraux et ses problèmes

 

Depuis des siècles, les littoraux constituent un élément essentiel de la viabilité des îles du monde intertropical. Avec le développement du tourisme, de l’aquaculture, de la pêche et des zones franches industrielles, leur importance dans l’économie des pays insulaires s’est considérablement accrue. Pour une large part, ces activités reposent sur le bon état de santé des écosystèmes composant le littoral. Or, ces écosystèmes sont de plus en perturbés, que les causes soient d’origine anthropique ou d’origine naturelle. Cette évolution rapide pose aux décideurs trois types de questions :

  • Les perturbations des écosystèmes littoraux menacent-elles la viabilité des économies insulaires ?

  • Quels sont les contextes géographiques et socio-économiques aggravant ces menaces ?

  • Quelles sont les solutions visant à réduire ces perturbations ou leurs impacts sur les économies et sociétés insulaires ?

Y répondre exige de réunir et de synthétiser des connaissances appartenant à plus d’une dizaine de thématiques et dispersées sur l’ensemble de la planète. Le fait qu’une part importante de ces connaissances relève du domaine de la recherche complique encore la tâche des décideurs.

 

Jusqu’à présent deux types de solutions étaient apportés à une telle demande :

  • Faire appel à un bureau d’étude, mais celui-ci n’a pas toujours accès aux résultats récents de la recherche et le coût d’une intervention visant à rassembler et synthétiser des connaissances extrêmement diversifiées d’un point de vue thématique dépasse largement les capacités financières des décideurs ou de leurs bailleurs.

  • Mobiliser la communauté scientifique sur des recherches finalisées, en sachant par avance qu’un projet multidisciplinaire est lourd à mettre en œuvre et que les résultats ne paraissent qu’au bout de plusieurs années, pas de temps peu compatible avec la prise de décision.

L’expertise collégiale apporte une solution nouvelle et bien plus satisfaisante du fait de la rapidité de la réponse, de l’étendue des connaissances synthétisées et du coût raisonnable de la prestation :  1 MF environ pour mobiliser pendant 3 à 6 mois un groupe d’une dizaine d’experts internationalement reconnus.

 

Les dégradations et leurs causes

 

Les récifs coralliens et les mangroves forment les écosystèmes littoraux les plus caractéristiques de la zone intertropicale. La pression de l’homme sur ces milieux s’est considérablement accrue dans les 50 dernières années, avec l’accroissement de la population mondiale et les progrès technologiques. Elle revêt trois formes principales.

 

La plus radicale d’entre elles consiste à remplacer l’écosystème naturel par des aménagements urbains, portuaires et aéroportuaires, industriels et aquacoles. En Asie du Sud-est, l’aquaculture de  crevettes est ainsi responsable de la disparition de 30 à 50 % des mangroves de plusieurs pays. Ces aménagements génèrent à leur tour des perturbations sur les écosystèmes adjacents :

  • La diffusion de polluants (composants organiques, pesticides, métaux lourds, hydrocarbures), de particules terrigènes dans le cas de poldérisation, et de macro-déchets issus des décharges à ciel ouvert ;

  • L’érosion du trait de côte imputable aux modifications de direction et d’intensité des courants marins locaux ;

  • La destruction physique d’une partie de l’écosystème occasionnée par les coupes de bois dans le cas des mangroves, et le bris des coraux branchus par le piétinement et les ancres des bateaux dans le cas du récif ;

  • Une pression de pêche très forte au voisinage des quartiers urbains et périurbains, la pêche de proximité étant pour les familles un moyen peu coûteux de diversifier leur  alimentation et leurs revenus jusqu’à ce que la ressource disparaisse, suite à sa surexploitation.

La seconde forme de pression halieutique porte sur les flux de nature physique ou chimique émanant des espaces en amont (les bassins versants) ou en aval (l’océan) du littoral.

Ainsi, lorsqu’elles ne s’accompagnent d’aucune pratique anti-érosive, l’agriculture et les exploitations forestière et minière des bassins versants pentus génèrent-elles des apports sédimentaires considérables, susceptibles de modifier durablement la composition des peuplements récifaux ; sans parler des flux de polluants qui, via le réseau hydrographique, se retrouvent en aval dans les chaînes alimentaires du littoral. L’Océan est lui-même porteur d’une menace de pollution chronique par les hydrocarbures issus du dégazage des pétroliers. Cette pollution peut devenir cataclysmique dans les cas de marée noire, heureusement rares.

La troisième forme de pression halieutique porte sur l’exploitation des paysages et des ressources du littoral par le tourisme et par la pêche, activités qui ont pour dénominateur commun de s’appuyer sur la fertilité ou sur la beauté de ce milieu pour se développer, et d’être considérés par les petits états insulaires et les îles tropicales sous tutelle comme deux vecteurs essentiels de leur développement économique et social.

Ainsi, la pêche récifale joue-t-elle souvent un rôle crucial dans l’approvisionnement alimentaire et le maintien en place des populations littorales, menacées par l’exode rural. Pourtant l’une et l’autre de ces activités économiques engendrent des perturbations, qu’ils s’agissent de la surexploitation des ressources ou de la sur-fréquentation des milieux.

Se posent ainsi de manière aiguë le problème du développement économique durable des littoraux insulaires du monde intertropical et le maintien du capital écologique sur lequel il repose, d’autant que ces pressions anthropiques s’exercent sur des écosystèmes fragilisés par des perturbations d’origine naturelle – cyclones, blanchissement du corail, proliférations d’étoiles de mer Acantasthers – et donc beaucoup plus vulnérables.

 

Une expertise ciblée sur les littoraux de l’Outre-mer français

 

En septembre 2000 s’est tenue à Bora Bora la réunion du Comité National de l’IFRECOR, Initiative Française sur les Récifs coralliens, s’inscrivant dans le cadre de l’ICRI (Initiative Internationale pour les Récifs Coralliens). Les discussions entre les représentants des collectivités territoriales ont mis en avant trois ordres de préoccupations qui, partagés par la plupart des décideurs en présence, s’appliquent également à l’ensemble des écosystèmes insulaires du monde intertropical :

 

Prévenir et lutter  contre les pollutions et les dégradations imputables aux activités humaines.

Dans ce cadre, trois questions sont fréquemment posées :

  • Quels sont les impacts de la pollution (hydrocarbures, matière organique, métaux lourds, pesticides) et de la sédimentation sur les écosystèmes, comment y remédier ?

  • Quels sont les effets de l’érosion sur les littoraux et les moyens de réduire cette agression ?

  • Comment restaurer les écosystèmes dégradés ?

 

Mieux gérer les milieux et les ressources vivantes qu’ils abritent

Dans ce domaine, les décideurs sont souvent confrontés aux questions suivantes :

  • Quelles alternatives économiques offrir aux populations locales lorsqu’il leur est demandé de réduire leur pression sur les écosystèmes littoraux ?

  • La mise en place de réserves permanentes ou temporaires de pêche permet–elle de préserver la ressource sans réduire l’effort de pêche ?

 

Estimer la valeur socio-économique des milieux, le coût de leurs dégradations et le coût des mesures à prendre pour, soit minorer les effets de ces agressions, soit restaurer les écosystèmes.

 

Cette préoccupation est nouvelle pour le décideur mais elle lui offre l’avantage de pouvoir agir sur la base de critères économiques relevant d’une analyse coût-bénéfice. Ces critères lui sont en effet beaucoup plus familiers que les argumentaires de nature purement écologique. Afin d’en tirer le meilleur profit possible, le décideur doit être informé sur la nature de l’évaluation de la valeur socio-économique des écosystèmes littoraux, notamment des habitats, et sur les méthodes employées pour y parvenir, ces dernières pouvant changer en fonction des contextes géographique et socio-économique locaux.

Selon la demande, l’expertise collégiale pourra porter sur l’une ou l’autre de ces questions, ou sur l’ensemble. Outre la caractérisation des problèmes, l’accent sera mis sur les solutions qui y ont été apportées et sur leurs conditions d’application aux collectivités de l’Outre-mer français.

 

Déroulement de l’expertise collégiale

 

L’expertise se structurera autour de trois experts principaux :

  • Le Président : Bernard Salvat, biologiste marin, Directeur de recherche à l’EPHE, membre des Conseils scientifiques de l’ICRI et de l’IFRECOR,

  • Le chef de projet : Loïc Charpy, océanographe, Directeur de recherche à l’IRD, membre du conseil scientifique de l’IFRECOR,

  • Le rapporteur : Gilbert David, géographe de la mer et des îles, Chargé de recherche à l’IRD.

Ce noyau sera complété par une équipe pluridisciplinaire de spécialistes des milieux littoraux insulaires dont la composition définitive sera arrêtée en fonction de la question posée aux experts.

 

L’expertise  s’organisera en quatre phases :

  • Un atelier préliminaire financé par l’IRD permettra de réunir les experts principaux et les bailleurs intéressés au cours duquel la nature et les objectifs de l’expertise collégiale à l’IRD seront présentés, la demande des bailleurs sera analysée, la question faisant l’objet de l’expertise collégiale sera précisée et les modalités de la signature du contrat d’expertise collégiale seront fixés.

  • Un atelier n°1 réunira l’ensemble des experts afin d’analyser la question posée et la bibliographie s’y rapportant, de définir les thèmes traités par chaque expert, de déterminer le plan du rapport final d’expertise.

  • La rédaction des annexes par les experts.

 

Un atelier final permettra aux experts de présenter leurs analyses, de les valider, de les synthétiser et de les discuter en vue de la rédaction finale de la première

 

Qu’apportera le rapport final d’expertise ?

 

L’expertise collégiale aura pour produit final un rapport composé de deux parties : 

  • une synthèse d’une trentaine de pages rédigée par les experts principaux, pour être facilement assimilable et utilisable par les commanditaires de l’expertise dans la prise de décision, 

  • 100 à 200 pages d’annexes présentant l’état des connaissances actuelles pour chaque thème traité par les experts. Selon la question faisant l’objet de l’expertise, de 5 à 12 thèmes pourront être exposés en 10 ou 20 pages chacun. Ecrites avec un grand souci de clarté, ces annexes permettront aux décideurs de se familiariser avec les causes de la dégradation des écosystèmes récifaux, les moyens d’y remédier  et les méthodes employées pour y parvenir.

Ce rapport final d’expertise permettra aux décideurs des collectivités de l’outre-mer français de mieux planifier le développement durable de leur territoire, de mieux gérer au quotidien leurs ressources et de répondre rapidement aux crises environnementales touchant leurs littoraux.

 

mise à jour : 10/07/2008

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