Les eaux des lagons d’atolls des
Tuamotu ont pour origine celles du Pacifique Central Sud qui sont parmi les
plus pauvres de l’océan mondial. Les concentrations en azote minéral
dissous y sont à la limite de la détection (0.02 µatg/l) et nettement
inférieures aux concentrations nécessaires à leur assimilation optimale par
la plupart des espèces phytoplanctoniques (Tableau 1)
Tableau 1 :
Concentrations en sels nutritifs dissous
dans les eaux océaniques superficielles de l’Archipel des Tuamotu.
Moyenne, erreur standard et nombre d’échantillons. DIN : NO2-+
NO3 + NH4+. Les concentrations
optimales pour la plupart des espèces phytoplanctoniques sont DIN> 1µM,
PO4> 0.2 µM, et pour les diatomées SiO2> 1.5 µM.
|
Nutriment |
unité |
Moyenne |
Erreur St. |
n |
|
NH4+ |
µM |
0.016 |
0.0041 |
19 |
|
NO2-+ NO3- |
µM |
0.010 |
0.0036 |
24 |
|
DIN |
µM |
0.023 |
0.0048 |
19 |
|
PO4++ |
µM |
0.21 |
0.015 |
24 |
|
SiO2 |
µM |
1.03 |
0.109 |
24 |
|
DIN:P- PO4++ |
at:at |
0.14 |
0.028 |
19 |
|
DIN:Si |
at:at |
0.036 |
0.008 |
19 |
|
P- PO4++:Si |
at:at |
0.24 |
0.022 |
24 |
Ces concentrations en azote sont,
relativement aux besoins du phytoplancton, nettement plus faibles que celles
du phosphore et de la silice, autres éléments nutritifs souvent limitant la
croissance du phytoplancton. Tandis que le phytoplancton non carencé a une
composition interne équilibrée N/P de 16 at/at et N/Si de 1 at/at, les
rapports des sels nutritifs dissous dans la couche de surface océanique, N/P
et N/Si, sont respectivement < 0.2 at/at et < 0.04 at/at. La carence en
azote des eaux de surface du Pacifique central est confirmée par les
expérimentations (bioessais) rapportées sur la Figure.
Figure:
Des éléments sous forme
minérale ont été rajoutés à de l’eau de surface prélevée à 5
stations océaniques de l’Archipel des Tuamotu. La croissance du
phytoplancton qui en résulte est proportionnelle à la hauteur des colonnes.
Les additions de fer (+ Fe), de silice (+ Si) et de phosphore (+ P) ne
provoquent pas de croissance supérieure à celle du contrôle (eau de mer
sans addition). Ces éléments ne sont donc pas limitants. L’addition d’azote
(+ N) suffit à démarrer la croissance. L’azote est donc l’élément
nutritif le plus limitant. Mais la croissance est rapidement arrêtée par la
carence d’un autre élément nutritif, le phosphore qu’il faut rajouter à
l’azote (+ N + P) pour observer une reprise de croissance. Le phosphore est
donc l’élément qui limite en second. Les concentrations naturelles de tous
les autres éléments nutritifs sont suffisantes pour supporter les
augmentations de biomasse du phytoplancton induites par l’addition de N et
P. Elles ne sont donc pas limitantes (adapté de Dufour and Berland, 1999).
Les lagons d’atoll sont, par rapport
aux eaux océaniques qui les alimentent, enrichies en azote, appauvries en
phosphore et de concentrations équivalentes en silice. Les concentrations,
mesurées dans 12 lagons d’atolls des Tuamotu, sont inférieures aux
concentrations qui saturent l’assimilation de la plupart des espèces
phytoplanctoniques, soit 1µM pour l’N, 0.2 µM pour le P et 1.5 µM pour la
Si (Tableau 2). La limitation nutritive du phytoplancton est confirmée par la
petite taille des cellules et par le faible rendement énergétique de la
photosynthèse. Les bactéries qui ont une biomasse plus élevée que celle du
phytoplancton dans la plupart des lagons d’atolls (pour
en savoir plus) sont aussi limitées par les sels nutritifs. Etant plus
performantes que le phytoplancton pour l’assimilation de l’azote et du
phosphore, elles le concurrencent pour l’accès à ces ressources rares. Les
rapports moyens des sels nutritifs dissous N/P, N/Si et P/Si (Tableau
2)
attestent de l’ordre de limitation décroissant suivant : azote,
phosphore, silice.
Tableau
2 : Concentrations en sels nutritifs dissous dans les
lagons d’atolls de l’Archipel des Tuamotu. Médianes des concentrations
moyennes dans 12 lagons, moyennes des concentrations pour le lagon le plus
pauvre et le plus riche. DIN : NO2-+ NO3 +
NH4+
|
Nutriment |
unité |
Médiane |
Min. |
Max. |
|
NH4+ |
µM |
0.06 |
0.02 |
0.53 |
|
NO2-+ NO3- |
µM |
0.06 |
0.02 |
0.33 |
|
DIN |
µM |
0.11 |
0.05 |
0.69 |
|
PO4++ |
µM |
0.13 |
0.03 |
0.28 |
|
SiO2 |
µM |
0.97 |
0.45 |
1.85 |
|
DIN/P- PO4++ |
at:at |
1.26 |
0.37 |
37.6 |
|
DIN/Si |
at:at |
0.16 |
0.03 |
0.47 |
|
P- PO4++/Si |
at:at |
0.13 |
0.01 |
0.28 |
Les eaux de 11 lagons ont été soumises
à des essais d’enrichissements nutritifs semblables à ceux présentés sur
la Figure. Tous les éléments nutritifs susceptibles de limiter le
phytoplancton ont été testés, soit l’azote, le phosphore, la silice, le
fer, le molybdène et le magnésium, les vitamines B1, B12 et H. Les
conclusions sont portées dans le Tableau 3. Elles sont en harmonie avec les
limitations nutritives déduites des concentrations in situ et avec celles
étudiées sur le bactérioplancton.
Tableau
3: Les limitations nutritives ont été
étudiées par 3 méthodes
différentes : les concentrations in situ et la réaction du
phytoplancton et du bactérioplancton aux enrichissements (bioessais).
N>P>Si signifie que l’azote est plus limitant que le phosphore, lui
même plus limitant que la silice. G: glucose; -: pas de donnés.
|
Atoll |
Nutriments
in situ(1)
|
Bioessais sur
phytoplancton
|
Bioessais sur
bacterioplancton.
|
|
Reka Reka |
P>N |
P>N |
P |
|
Tepoto Sud |
N |
N>P |
N ou G |
|
Tekokota |
N>Si |
N>Si=P |
- |
|
Haraiki |
N>P>Si |
N>P>Si |
N |
|
Taiaro |
N>P |
N>P |
N |
|
Hiti |
N>P>Si |
N=P |
G |
|
Nihiru |
N>P>Si |
N>P>Si |
N |
|
Takapoto |
N ou P>Si |
N>P |
- |
|
Hikueru |
N>P>Si |
N>P |
P>N |
|
Marokau |
N>P>Si |
N>P>Si |
- |
|
Kauehi |
N>P>Si |
N=P |
N |
|
Tikehau |
N>P>Si |
- |
- |
L’azote limite le plus fréquemment
avant le phosphore et la silice. Une carence plus élevée en phosphore se
rencontre dans les atolls les plus petits et isolés de l’océan (pour
en savoir plus). L’absence de limitation par la silice est cohérente avec
la rareté des diatomées (pour en savoir plus), classe d’algues exigeantes en cet élément.
L’absence de limitation par le fer contredit des hypothèses avancées dans
la littérature pour le Pacifique Central Sud et certains environnements
coralliens. Elle est cohérente avec la prépondérance, dans les lagons des
Tuamotu, de cyanobactéries (pour en savoir plus) qui ont des performances d’utilisation
du fer supérieures aux autres classes d’algues, grâce à leur
sidérophores.
Cette page est tirée des articles :
Dufour P. and Berland B. (1999).
Nutrient control of phytoplanktonic biomass in atoll lagoons and Pacific ocean
waters: studies with factorial enrichment bioassays. J. Exp. Mar. Biol.
Ecol., 234(2):147-166.
Dufour P., L. Charpy, S. Bonnet and N.
Garcia (1999). Phytoplankton nutrient control in the oligotrophic South
Pacific sub tropical (Tuamotu archipelago). Marine Ecology Progress Series,
179 : 285-290.